Concours de microfictions

Les textes gagnants

Image

Ce concours de création littéraire est présenté dans le cadre du Salon du livre de Rimouski par la bibliothèque Gilles-Vigneault et le programme Arts, lettres et communication, option Création littéraire du Cégep de Rimouski, avec le soutien financier de la Société nationale de l’Est du Québec (SNEQ).

Le thème était "Retenue".

Image

Catégorie 14 à 17 ans

1ere place – Émile Boivin, Rimouski

Retenu au fond 

L’homme court à perte d’haleine, poumons à vif et os craquants. Il est déjà carcasse, mort sur deux pattes, encore animé pourtant, comme une carapace de crabe échoué qui craque sous ses pieds. Comme un coquillage sans ermite ou du bois mousseux pourri, il est érodé par la mer, frère aux squelettes de bateaux, pas encore fantôme, juste assez là pour ne plus l'être vraiment, funambule sur la ligne du être et ne plus être.

Il regarde derrière lui et sa gorge se noue en racines, des tendons constricteurs de terreur qui croissent sans scrupule. Dans son dos, le paysage ne s’éloigne pas comme les fourmis d’en bas vues du ciel. Alors il cavale en redoublant d’ardeur et d’enjambées. Mais comme dans toute chasse, la course est futile, politesse frivole qui repousse mais ne change pas la fin.

Ses mains sont moites, son cou détrempé là où la corde git comme le lasso autour d’une bête dans l’ouest, plutôt comme le lien qui unit le pendu et sa potence. Parce que la mort est plus fidèle que le mariage.

Alors il a bu et bu et maintenant il se noie,

Mais l’ancre le retiendra toujours au fond de la mer.

2e place – Flavie Langlois, Rimouski

Pour une dernière fois seulement 

La tentation est insoutenablement puissante et saura rapidement vaincre mon esprit si naïf de se croire si fort. Je dois résister, je veux me retenir, mais chaque cellule qui me compose me hurle de céder. Je sens leur voix percer ma peau et jaillir puissamment de mes bras et ma poitrine, me faisant rayonner de frayeur. Mon souffle grelotte et mon cœur s’étouffe avec le sang. Tout autour de moi se vaporise en un gaz toxique que mes poumons se hâtent d'abriter. La tentation m'enlace et m'isole. Je dois me retenir, succomber serait si humiliant. Plus les secondes, les minutes ou les heures, peut-être, passent, plus l'hésitation me déchire. Il n’y a plus rien maintenant, plus rien d’autre que moi et ma cruelle culpabilité, à genoux dans un vide moqueur. Mes oreilles criardes peuvent tout juste percevoir l’écho de la pitié hypocrite et des sourires navrés.

Puis, je tangue et perds pied, m’agrippant à chaque courant d’air que mes doigts désespérés peuvent trouver.

Oh, et puis, pour une dernière fois seulement.

3e place – Emma Bélanger, Rimouski

Les chaînes du temps 

Enfin, mes yeux collés s’ouvrent. Trempé d’un bout à l'autre, mon corps pèse une tonne. Mon simple chandail rouge ne l'est plus. Une goutte de sueur coule au niveau de ma tempe droite. Je lève ma main de ma cuisse et des bruits de métaux s'entrechoquent. Ils me réveillent réellement.

Autour de moi une pièce, dont le silence abasourdi tous ceux essayant d’y entrer, m’oblige à rester captif des aiguilles d’une horloge enchaînée. Prisonnières du temps, elles ont arrêté de tourner depuis bien longtemps.

Je repose lourdement sur une chaise en bois. Sur mon torse, je ressens un léger courant d’air. Un claquement pétrifiant se fait entendre. Une fenêtre, mon seul espoir de me sortir d’ici, vient de se fermer. Maintenant, il n’y a plus que moi et le bruit de ma respiration qui s'accélère. Aidez-moi! Je suis retenu ici!

Catégorie Étudiant(e)s du Cégep de Rimouski

1ere place – Huguette Chénard, Rimouski

L’absence

La mer est maligne, lui paisible.

Il fouille le ciel. Sa vie -vue d’en bas- s’y dissipe sans retenue. Savoir s’absenter  en silence, sans peur ou au son d’une cloche annonçant un départ. Le sien ou  celui de quelqu’un d’autre. S’absenter sans retenir son souffle -surtout le dernier.  Se retenir de prendre le large et de ne plus boire ses 20 ans.

Il n’a plus d’âge.

Apprendre à marcher, maintenant, à s’en aller.

Le soir, à la chandelle, apprendre à rêver et rêver plus souvent. Voir des images,  voir des visages et se rappeler que belles sont les filles. Laisser des traces,  heureux d’avoir aimé.

Apaisé, se retirer avec ses rides, ses rires, ses rêves, puis, s’endormir,  s’éloigner, s’absenter.

2e place – Ann-Frédérique Forest, Rimouski

Expatriée 

Un, plus un, plus un, donne une famille.

Trois chaises à la table, trois fourchettes, trois couteaux.

Deux, fois deux, donnent des rêves. Devenir quelqu’un d’autre que celle qui reste, partir découvrir  celle qui part, apprendre une nouvelle langue que celle dans ma poésie depuis toujours, sortir de la  chaleur qu’est mon foyer.

Une famille moins des rêves, ça donne moi. La retenue qu’on est allée chercher sur un continent  pour l’ajouter sur un autre.

Quand je suis partie, je suis devenue moins un. Toujours trois chaises, seulement deux fourchettes,  deux couteaux. Et un vide. Ne restait plus que mes parents et le manque de moi.

Ma famille, c’est une feuille déchirée. Même si on la recolle, la lumière passe à travers la cicatrice.  Des étoiles divisent nos deux galaxies, un océan sépare nos deux continents. Même s’il y a un pont  d’amour sur la carte, il y a un vide qui n’existait pas avant.

La beauté avec un moins un, c’est qu’il y a toujours moyen de le multiplier avec une autre retenue.  Et là, on obtient deux.

Quatre chaises, quatre fourchettes, quatre couteaux.

3e place – Dorothée Cyr, St-Joseph-de-Lepage 

La leçon de la retenue 

Maman me dit qu’une jeune femme doit faire preuve de retenue, qu’une jeune femme doit donc savoir se taire. C’est ce qu’elle fait avec Papa.  Lui, il crie et il tape, mais il n’a pas à se retenir, parce que c’est un monsieur. Maman, elle, c’est une madame, donc elle se tait même si elle est triste. C’est pour ça que, comme Maman, je veux avoir du retenue…de la retenue? Je ne sais pas encore accorder, on apprend juste ça l’année prochaine.

Aujourd’hui à l’école, je me suis retenue de dire à Mme. Bérard qu’elle sentait le café et de dire à Mathis que je n’aime pas quand il mange ses crottes de nez … c’est dégueu. Le plus difficile, c’est de ne pas répondre à Camille quand elle me traite de Grosse Niaiseuse et de Maudite Conne, mais Maman me dit de me retenir. Ce midi, un de mes camarades m’a donné un bout de son biscuit aux arachides et Camille est venue me le voler. Je sais qu’elle est allergique, mais quand j’ai voulu lui dire, elle a dit : « Ta yueule Toutoune ». Alors, au lieu de l’arrêter, j’ai fait comme Maman, je me suis retenue.

Catégorie grand public

1ere place – Manon Savard, Rimouski

La nouvelle Marie 

Paul avait été dans l’obligation de placer son épouse dans un établissement pour personnes en perte d’autonomie. Marie était atteinte de crises de démence, passagères mais de plus en plus fréquentes. Durant ces crises, elle ne faisait preuve d’aucune retenue. Elle lançait des objets qu’elle avait collectionnés toute sa vie. Tasses fines, petites cuillères et dés à coudre à l’effigie des lieux qu’ils avaient visités se fracassaient contre les murs et elle en riait à gorge déployée, comme libérée. Il l’avait toujours connue discrète, introvertie et réservée. Aujourd’hui elle parlait fort, dansait et était devenue la reine du karaoke. Lors de sa dernière visite au salon de coiffure, elle avait demandé à ce que l’on colore ses cheveux en rose fuchsia plutôt que son blond cendré habituel. Elle avait refusé que l’on rattache ses cheveux en un élégant chignon. Paul ne reconnaissait plus celle avec qui il avait partagé sa vie depuis près de 60 ans. Dans sa maladie, elle semblait joyeuse et épanouie. Avait-elle refoulée si longtemps un côté de sa personnalité ? En était-il responsable ? Plusieurs questions demeureraient sans réponse. Quoi qu’il en soit, il continuerait de la visiter tous les jours. Cette nouvelle Marie le ravissait.

 

2e place – Émile Raffis, Rimouski

Amour décidu 

Ses yeux étaient pareils à deux feuilles d’orme et pour jouir de son ombre, je me mettais dans le trouble du mieux que possible. Rien n’assurait sa présence, mais j’avais plus à perdre en restant sage. Alors je criais une sottise par-ci et m’absentais d’un cours par-là. Je cumulais les manquements car elle me manquait terriblement. Étais-je à blâmer si nous ne pouvions nous croiser qu’en retenue, devant une feuille de copie? Les choses ont bien changé, les ormes de mon enfance sont désormais tombés. Rien n’a pourtant pu faire cesser la croissance de ce premier amour qui règne encore aujourd’hui sur la canopée de mes souvenirs. Les paupières clauses, je revois cette fois où elle m’a souri au travers de sa chevelure tombante. Je n’avais su le lui rendre, n’ayant imaginé ce scénario improbable. En sortant, elle m’avait tendu d’un furtif mouvement une boulette de papier. Je déménage très loin, je m’ennuierai de tes regards doux comme le son du vent dans les peupliers. Je ne l’ai plus revue et son nom m’est resté inconnu. Mais toujours coule en moi l’espoir de coucher mon corps abattu sous son port majestueux. Le temps d’une dernière saison.

 

3e place – Hugo Boulanger, Rimouski

Retenue  

Elle contemple par la fenêtre du 2e étage les prés qui ceinturent la maison. Ils sont durement fouettés par la bise hivernale et elle ne peut qu’admirer la ténacité d’un vieux poteau de bois planté de guingois et rongé par un lichen verdâtre; ultime vestige d’une clôture depuis longtemps abattue, et qui seul émerge des congères. Elle rêve d’évasion. Elle rêve de voyage. Mais le givre qui ronge les carreaux de verre semble avoir également enserré son cœur, l’enchâssant tel un rubis dans son écrin de soie blanche. Partir. Partir maintenant. Loin, très loin. Elle en est pourtant incapable. Isabel quitte son fauteuil à bascule le temps de faire quelques pas afin de chasser ces pensées qui la torturent. À quoi bon rêvasser quand on sait que l’objet de ses désirs est hors d’atteinte sinon qu’à souffrir davantage? Elle retourne malgré elle à son poste d’observation et la vision de ce ciel gris et tourmenté alimente à nouveau ses fantasmes de fuite vers l’azur. Une sonnerie soudain retentit et la tire de sa rêverie, la ramenant à sa triste réalité. Il est temps de descendre au rez-de-chaussée pour alimenter à nouveau sa mère qui vient tout juste de se réveiller.